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Comment perdre 400 000 $ en deux secondes et demie

Le vendredi 11 août 2017

Le récit qui suit est véridique, même s’il est très étonnant.  Pour des raisons que vous comprendrez facilement, je ne donne pas le nom du constructeur, héros bien malgré lui de cette arnaque diabolique.  Je raconte cette histoire car c’est un bel exemple des pièges qui guettent parfois promoteurs et développeurs trop confiants.

Comment perdre 400 000 $ en deux secondes et demie

M. Gilles Ouellet, l’auteur est président de Groupe Solutions, Marketing immobilier inc.  Cette entreprise se spécialise dans les études de marché hautement sophistiquées pour le secteur immobilier.  Ces analyses sont les seules à tenir compte des cycles immobiliers ainsi que des facteurs irrationnels.  Elles permettent à un promoteur de répondre à une question fondamentale pour lui : pourquoi un projet connaît-il le succès alors qu’un autre est boudé par les acheteurs ?  Gilles Ouellet fait partie du « top ten » des spécialistes de son champ d’expertise.  Dans cet article – et dans d’autres – il raconte quelques-unes des anecdotes qui ont parsemé sa carrière.

 


 

Dans ma vie, bien des évènements surprenants ont débuté par un simple coup de fil.  Ce qui suit ne fait pas exception à la règle.

- « M. Ouellet ?  Je m’appelle Robert X et on m’a dit que vous faites de la publicité pour les condos ? »

Nous sommes au milieu des années 1990 et à cette époque, en effet,  je me spécialisais dans les communications immobilières. 

- « Oui. »

-  « Est-ce que je pourrais vous rencontrer ? »

- «  Bien sûr. »

 

Les ventes ne marchent plus…

Afin de mieux préparer le futur tête-à-tête, je questionne Robert au sujet de son projet.  Situé dans une banlieue cossue de Québec, il compte 80 condos.  Au lieu d’être en prévente, comme c’est généralement le cas quand on fait appel à mes services, il est déjà construit.  « La moitié des unités a été vendue.  Mais depuis six mois, plus rien ne bouge » ajoute son promoteur d’un ton accablé.

Nous convenons d’un rendez-vous et au jour dit, je me présente au bureau des ventes.  Robert est un homme particulièrement sympathique.  Franc, direct, il inspire confiance.  D’après son physique, c’est un fonceur, un homme habitué de travailler dur, un self-made man.  On voit qu’il a réussi dans la vie à force de ténacité, d’énergie et d’ampoules sur les mains.

Après les présentations d’usage, je commence par visiter son projet, un bel immeuble de 6 étages à charpente de béton.  De prime abord, c’est une réussite.  Je note l’architecture superbe, les corridors larges et bien éclairés, les condos lumineux et divisés avec soin.  Le garage souterrain est un exemple de propreté.  La finition est impeccable, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.  De plus, les prix de vente sont raisonnables. 

Cependant, certaines lacunes deviennent rapidement évidentes.  Le projet n’a pas de nom.  Installé dans un des condos, le bureau des ventes est mal décoré et rébarbatif.  De simples photocopies tiennent lieu de matériel de vente.  Enfin, c’est Robert lui-même qui agit comme vendeur.

- « Est-ce que je peux voir tes annonces ? » je lui demande. 

- « Euh, je n’ai pas d’annonces. »

- « Hein ?  Pas d’annonces ? » 

- « Non » me dit-il, d’un air un peu penaud. 

Et Robert me raconte son histoire.  Originaire de la Beauce, il a débuté très jeune dans la vie en construisant des petits plex dans sa ville natale avant de venir réaliser des projets plus importants à Québec.  Il a connu le succès en bâtissant des 8-plex et des 16-plex dans les banlieues de la Vieille Capitale.  Encouragé par ces réussites, il s’est lancé avec confiance dans le projet le plus ambitieux de sa carrière : un ensemble de 80 condos avec ascenseur et stationnement intérieur dans un quartier recherché, précisément l’immeuble que nous visitons aujourd’hui.  Robert était convaincu que, comme d’habitude, les unités allaient trouver preneur au fur et à mesure de leur construction.  Mais rien ne s’est passé comme prévu.

 

Je ne sais plus quoi faire 

- «  Je n’ai jamais eu besoin de faire de publicité, continue Robert.  Depuis que je suis en affaires, j’ai toujours agi de la même façon.  J’installe un gros panneau sur le terrain et tout se vend à mesure que je construis.  J’ai fait pareil ici.  Au début, les ventes allaient bien.  En 18 mois, j’ai vendu presque la moitié du projet.  Mais depuis 6 mois, pas une seule vente.  Je pense que j’ai vu trop gros.  Supporter tout ça me coûte une fortune.  Ce projet-là est en train de me ruiner. » 

Et de fait, Robert a vraiment l’air désemparé en me disant ces paroles. 

- «  Écoute Robert, ne te décourage pas.  Je pense avoir une bonne idée de ce qui ne va pas.  En utilisant uniquement un panneau, tu as épuisé ton marché primaire, celui des acheteurs qui résident à proximité et passent régulièrement devant ton projet.  Mais tu n’as pas encore touché aux marchés secondaires, ceux des acheteurs potentiels qui demeurent plus loin et n’ont jamais vu ton panneau.  Donc, ils ne savent pas que tu existes.  Je vais préparer une campagne de pub pour faire connaître ton développement à toute la ville et attirer des acheteurs provenant de partout.  J’ai de l’expérience là-dedans et je suis sûr que cela va marcher. » 

Après quelques minutes de discussion au sujet du budget, Robert aborde le sujet de l’échéancier. 

- « Parfait.  J’accepte ton prix.  C’est bien.  Mais quand est-ce que tu me reviens avec tout ça ? »

- « J’ai besoin d’un mois. » 

- « UN MOIS ?  Écoute, Gilles.  Je perds de l’argent tous les jours avec ce projet-là.  Je ne peux pas attendre un mois. » 

- « Laisse-moi t’expliquer Robert.  Une bonne campagne de publicité, c’est beaucoup de travail.  Tout est à faire ici.  Il faut que j’élabore une stratégie, que je conçoive une pochette, un dépliant, des plans de plancher plus raffinés.  Il faut que je prévoie des annonces, que j’étudie les médias de Québec afin de mettre sur pied un plan de diffusion efficace… » 

Robert m’interrompt. 

- « Je te laisse trois semaines. » 

- «  C’est trop court Robert. » 

- « Pourquoi ?  Tu ne sais pas ce que tu fais ? » 

Je me sens provoqué.  Et ceux qui me connaissent savent que quand je suis provoqué, je relève le défi.

- «  D’accord Robert.  Tu m’as l’air d’un bon gars et tu as besoin d’aide. Je vais tout mettre de côté pour m’occuper de toi en priorité.  Aussitôt que j’ai quelque chose de présentable, je t’appelle. »

Trois semaines plus tard, tout est pratiquement prêt. Mes graphistes se sont surpassés.  Les annonces sont percutantes, la pochette frappante, le dépliant convaincant.  Il ne reste qu’à élaborer le plan médias et faire adopter le budget final.  Je donne donc un coup de fil à mon nouveau client.

- «  Robert, ici Gilles.  Je suis prêt.  Quand est-ce que je peux te voir ? »

 

Plus besoin de tes services

Sa réponse me laisse bouche bée. 

- « Laisse faire Gilles, laisse faire.  Pas besoin de te déranger, je n’ai plus besoin de tes services.  Mon problème est réglé.  J’ai vendu tout ce qui me restait. » 

- « Hein ?  Tu veux dire que tu as vendu 40 condos en trois semaines ?  Qu’est-ce que tu as fait ?  Tu les as donnés ? » 

- «  Non, j’ai tout vendu à un seul acheteur.  Je t’expliquerai la prochaine fois qu’on se verra. » 

Je suis heureux pour Robert, qui a réglé son problème.  Cependant, dans un cas de ce genre, où rien n’est encore approuvé, qu’est-ce qu’on est en droit d’exiger pour la conception, les recherches, les heures de travail, les honoraires des pigistes, les frais engagés ? 

- « Eh bien… félicitations, Robert, félicitations !  Mais comment est-ce qu’on va s’arranger au sujet de notre entente ?  J’ai travaillé là-dessus pendant trois semaines pratiquement jour et nuit.  J’ai des sous-traitants à payer, des dépenses, des frais de déplacement…» 

- « Inquiète-toi pas me répond Robert.  Je respecte toujours mes engagements.  Envoie-moi ta facture, comme convenu. D’ici un mois, je vais tout te payer, même si tout n’est pas fini. » 

Je raccroche, heureux de cette réponse inattendue.

 

J’attends, j’attends… toujours rien

J’expédie donc ma facture mais au bout d’un mois, je ne reçois rien.  Après deux mois, toujours rien.  Je décide donc d’envoyer un nouveau relevé de compte tous les mois.  Toujours rien.  Au bout de six mois, talonné par mon comptable qui me presse d’agir, je décide de téléphoner à Robert pour obtenir des explications. 

- « Robert ?  Ici Gilles Ouellet.  Te souviens-tu de moi ?  Écoute.  J’ai une facture en souffrance qui date de six mois… » 

Il m’interrompt.  

- « Je sais Gilles, je sais.  Je vais à Montréal la semaine prochaine.  Viens me rencontrer. »   Et il me donne rendez-vous dans un restaurant de la Petite Italie. 

Le jour convenu, je me présente.  Et là, j’ai les jambes sciées par ce que je vois.  Le Robert courageux et fonceur dont je me souviens a vieilli de dix ans.  Ses cheveux autrefois noirs sont saupoudrés de sel.  Avec ses traits tristes et affligés, il ressemble à quelqu’un qui sort d’un salon funéraire.

- « Mon Dieu Robert, qu’est-ce qui t’arrive ?  As-tu été malade ? » 

- « Ah Gilles, il m’est arrivé toute une aventure.  C’est pas croyable.  Laisse-moi te raconter. » 

Et ce qu’il me relate est digne d’un scénario de film d’Hollywood.

 

Tout débute par la visite d’un acheteur arabe 

- « Deux ou trois jours après ta visite, une grosse limousine s’arrête devant mon bureau.  Un chauffeur en descend et ouvre la porte à un homme d’allure un peu arabe, à l’air très important.  Un autre homme en descend lui aussi et les trois entrent dans mon bureau.  L’homme important me demande : 

- « C’est vous le promoteur de ce projet ? » 

- « Oui. » 

« Je m’appelle Mohamed.  Je vous présente mon secrétaire ainsi que mon garde du corps.  Allons droit au but.  Il vous reste combien de condos à vendre dans ce projet ? »

- « Environ 40.  Pourquoi ? » 

- « Est-ce que je pourrais les visiter ? » 

-« Bien sûr.  Et je commence la tournée des invendus avec lui.  Le garde du corps reste dans le corridor, comme s’il surveillait quelque chose tandis que l’autre sort un carnet de sa poche.  À chaque condo que mon Arabe visite, il dit des choses que je ne comprends pas à son secrétaire, qui prend des notes dans son calepin.  De temps en temps, il me pose une question : Quelle est la grandeur de cette unité ?  Quel est son prix ?  Il a passé un bon deux heures à tout examiner : les condos, le garage, l’ascenseur, les escaliers, les corridors, tout.  Il est même monté sur le toit.  Au bout de deux heures, il s’en va en disant : Je vous remercie monsieur, j’ai terminé ma visite.  Je vous reviens sous peu. » 

- « Des Arabes à Québec ?  C’est pas mal rare. » 

- « Oui mais ce n’est pas fini.  J’étais sûr que rien n’allait arriver quand au bout d’une semaine, voilà mon Mohammed qui revient.  Encore sa limousine, son chauffeur et son secrétaire.  Il entre directement dans mon bureau. » 

Nous voulons tout acheter

- « Monsieur X, je représente les intérêts d’un important investisseur de Dubaï qui veut diversifier son portefeuille immobilier. Nous avons visité plusieurs projets à Québec et nous avons fixé notre choix sur le vôtre.  Nous désirons acheter en bloc tous les condos qui vous restent à vendre. »

- « Tous les 40 ? »

- « Oui, les prix que vous demandez nous conviennent.  Cependant, je dois souligner que nous ne sommes pas satisfaits de la qualité de vos finitions.  Nous trouvons qu’elles ne sont pas à la hauteur de nos exigences.  Nous aimerions que vous apportiez quelques petites modifications.  Et là, il me donne une liste de tout ce que je dois changer.  Ils veulent des armoires en bois naturel, des comptoirs en granit d’une certaine sorte, des tuiles en céramique italienne, des douches californiennes, etc., etc. » 

- « Wow que je lui dis.  Savez-vous ce que cela va coûter tout ça ?  C’est au moins 25 000 $ de plus par condo. » 

- « Écoutez monsieurNous ne sommes pas des marchands de tapis.  Nous connaissons le prix de tout ce que nous vous demandons.  Pour débuter, nous aimerions que vous prépariez la liste des condos qui vous restent à vendre, avec leur superficie habitable, leur description technique et, évidemment, les nouveaux prix une fois les rénovations terminées.  Je suis sûr que nous parviendrons à un accord. »

« Vous voulez vraiment tout acheter ? »

- « Tout ce qui vous reste à vendre.  C’est notre intention.  

- « Quand voulez-vous la nouvelle liste ? »

 

Le plus tôt sera le mieux 

- « Le plus tôt sera le mieuxJe dois repartir pour l’Europe sous peu.  Quand votre nouvelle liste sera prête, veuillez téléphoner à ce numéro.  Je vous rappellerai pour la suite des choses.  Et il me donne un numéro de téléphone. » 

- « Ensuite ? » 

- « Ensuite ?  Eh bien, j’ai fait ce qu’il m’a demandé   J’ai révisé mes coûts, j’ai préparé mes dossiers puis j’ai appelé le numéro qu’il m’avait donné.  Le chauffeur est venu, a pris l’enveloppe sans dire un mot et est reparti. » 

- « C’est tout ? »

 

Tout est accepté, sans changement 

- «  Il ne s’est rien passé pendant une semaine.  Puis là, le téléphone sonne.  C’était mon Arabe.  Il m’annonce qu’il a présenté mon offre à son patron, qui a tout accepté, sans modifications. »  

- «  Tel quel ? »

- « Tel quel.  Écoute.  Ça montait à plus de 8 millions de dollars.  J’étais aux anges.  Avec une transaction comme celle-là, je réglais tous mes problèmes, je remboursais mon prêt, je payais tous mes fournisseurs et il me restait un maudit bon profit. » 

- « Un vrai coup de chance ! » 

- « Laisse-moi finir.  Alors, je lui ai demandé quand il voulait prendre possession des unités.  Je lui ai dit que j’avais besoin d’un bon dépôt pour commencer les travaux.  Notre intention est de notarier la transaction le plus rapidement possible qu’il me répond.  Nous vous payons d’avance et vous aurez tout l’argent voulu pour compléter les modifications.  Nous avons confiance en vous et sommes passablement sûrs que tout sera achevé à notre entière satisfaction.  Et là, il me demande le nom de mon notaire. » 

- « Donc, c’était sérieux ? » 

- « Cinq jours après, je reçois un nouveau coup de fil.  Toujours mon monsieur Mohamed.  Nous sommes prêts à passer chez le notaire.  Cependant, voici la situation.  Je suis en Europe actuellement et dans l’impossibilité d’aller au Canada dans un futur proche.  Si vous le voulez bien, nous allons signer les papiers chez nos avocats, à notre bureau de La Haye, aux Pays-Bas.  Pouvez-vous être présent à La Haye dans dix jours, le 23 ? »

- « Aux Pays-Bas?  Vous voulez que j’aille aux Pays-Bas ?  Pourquoi pas ici ?  Je suis prêt attendre le temps qu’il faut. » 

- « Il me semble que cela aurait pu attendre, en effet ! » 

- « Non.  Impossible.  Pour des raisons fiscales, nous devons finaliser toutes les choses en cours d’ici dix jours sans quoi vous pouvez dire adieu à la transaction. »

 

Prenez des vacances toutes dépenses payées 

- « J’ai continué de discuter avec lui pour essayer d’arranger les choses mais il tenait son bout. » 

- « ÉcoutezVous avez travaillé fort sur votre projet et il y a encore beaucoup de choses à faire.  Alors, voici ce que nous vous proposons : prenez des vacances à nos frais.  Emmenez votre femme avec vous.  Nous avons réservé une suite pour vous et votre épouse à l’hôtel des Indes, le meilleur de La Haye.  Nous payons toutes les dépenses.  D’ailleurs, nous avons ajouté 20 000 $ au chèque que nous vous remettrons chez nos avocats afin que vous permettre de faire un beau voyage.  Je crois que c’est très généreux de notre part.  Est-ce que cela vous convient ? » 

- « Wow ! Moi qui ai toujours pensé que les Arabes étaient durs en affaires. » 

- « Attends Gilles, attends.  C’est là que j’aurais dû commencer à me méfier.  Mais malheureusement, je ne l’ai pas fait.  Mon Arabe continue de parler en me disant qu’il y avait un sujet que nous n’avions pas encore abordé. »

- « Lequel ? »

 

Une commission de 400 000 $ à payer 

- « Il fallait payer une commission.  Nous avons des ententes et vous devez payer une commission de 400 000 $ à monsieur Y.  Et là, il me donne un nom italien. » 

- « Pourquoi je devrais payer 400 000 $ à ce monsieur ? » je demande. 

- « Parce que c’est notre courtier.  C’est lui qui nous a dirigés chez vous. » 

- « Mais, 400 000 $, c’est beaucoup d’argent. » 

- « Eh bien, cela fait environ 5 pour cent de la valeur de la transaction.  C’est tout à fait selon les normes.  Bon, bon, d’accord, je réponds.  Je lui ferai un chèque chez le notaire. » 

- « Non, impossible.  Pas de chèque.  Notre courtier veut être payé en argent comptant. » 

- « Hein ?  En argent comptant ?  Pourquoi en argent comptant ? »

 

Pas d’argent comptant, pas de transaction 

- « C’est une entente que nous avons avec luiCe monsieur est un Italien.  Vous connaissez les Italiens.  Il ne prend que de l’argent comptant.  Nous avons accepté ses conditions et nous respectons toujours nos engagements avec nos collaborateurs.  Si la commission n’est pas payée en argent comptant, il n’y aura pas de transaction.  C’est aussi simple que cela. »  

- « Oui, mais 400 000 $ en argent comptant, ça ne se trouve pas comme cela. » 

- « Voyons, monsieur X.  Vous êtes débrouillard.  Nous avons toujours fait des affaires de cette façon sans rencontrer aucun problème.  Je suis sûr que vous allez trouver une solution.  Il vous reste dix jours. »

- « Mais comment je vais lui donner cet argent ?  Il va venir le chercher ? » 

- « Non. Il est beaucoup trop occupé.  Il sera présent à nos bureaux lors de la signature des papiers.  Vous recevrez votre chèque et vous n’aurez qu’à lui remettre l’argent.  C’est tout. »

- « Je veux bien, mais pratico pratique, comment est-ce que je vais transporter cet argent-là ?  En rouleaux dans un sac en papier ? » 

- Non.  D’habitude, on range cet argent dans une valise ou un attaché-case, en billets de 100 $ de préférence, répartis en liasses de 10 000 $ pour faciliter le comptage.  C’est ce que nous vous suggérons.  Ajoutez tous les documents requis pour la transaction : preuves de propriété, plans d’arpentage, plans de plancher, description technique, prix de vente, relevés de taxes, etc.  Une fois rendu à l’hôtel, nous vous donnerons les instructions pour vous rendre à nos bureaux et rencontrer nos avocats. Dernière chose.  Apportez votre passeport ainsi que tout ce qu’il faut pour vous identifier.  C’est très important.  Nos avocats en auront besoin pour finaliser les actes de vente. »

 « Écoutez, que je réponds.  Dix jours.  On ne peut pas attendre un peu ?  Il faut que je prépare tout cela…» 

- « Nous sommes désolés de hâter un peu les choses, monsieur X, mais nous ne pouvons faire autrement, croyez-moi.  Je vous le répète, vous devez être à La Haye pour le 23, avec l’argent et les documents comme convenu, sinon nous serons dans l’obligation d’annuler cette transaction. »

 

Un chèque de 8 270 000 $ dans les mains 

- « J’ai continué de discuter avec lui, Gilles, mais chaque fois que je lui apportais une objection, il avait une réponse toute prête.  Il m’a même fait parvenir une copie de mon chèque par fax.  J’avais dans les mains la copie d’un chèque de 8 270 000 $ à mon nom, tiré d’une grosse banque de Genève.  Je n’avais jamais vu autant d’argent de ma vie.  Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ?  Les ventes ne marchaient pas.  J’étais mal pris.  Et là, j’avais un acheteur qui me donnait 8 millions.  D’un coup.   Sans négocier.   Tout ce que j’avais à faire, c’était de payer un courtier en argent comptant.  J’ai dit oui. » 

- « Je te comprends ! » 

- « Alors, je suis allé voir mon gérant de banque.  Je lui ai expliqué la situation.  Je lui ai dit que j’avais besoin de 400 000 $ en cash.  Je lui montre la copie du chèque.  Ça s’adonne que j’avais un peu plus de 400 000 $ dans mon compte de banque.  Je  pensais que ça serait facile d’avoir mon argent mais ça été pas mal plus compliqué que je pensais.  Voyons donc qu’il me dit, je n’ai pas 400 000 $ en liquide ici.  Ça va me prendre au moins deux jours pour tout avoir.  Mais méfie-toi.  Tu sais que tu vides ton compte, tu prends un gros risque.  Je vais profiter de ces deux jours pour faire mes propres vérifications. »

- « T’as un bon gérant de banque. »

 

Le compte de banque est approvisionné 

- «  Deux jours après, je retourne à ma banque.  Ils avaient mon argent, 400 000 $, en billets de 100 $, empilés en liasses de 10 000 $, comme je l’avais demandé.  Le gérant me dit qu’il avait appelé au numéro de la banque de Genève qui était sur le fax et on leur avait dit que le compte était approvisionné.  Mais là, il me dit une autre chose : Robert, tu ne pourras jamais franchir les frontières du Canada avec cet argent-là.  Ils vont te prendre pour un trafiquant de drogue et tu vas finir en prison.  Je vais de donner une lettre prouvant que cet argent t’appartient vraiment.  Et il me suggère d’aller aux bureaux de la GRC à Ottawa pour qu’ils m’accordent les autorisations nécessaires pour sortir du pays avec mes 400 000 $. » 

- « Normal, il me semble. » 

- « Il fallait que je me dépêche parce que le temps passait.  Je me rends de toute urgence aux bureaux de la GRC à Ottawa.  Je leur explique l’affaire.  Je leur montre la copie du chèque.  Je leur présente la lettre de mon gérant de banque.  Eux aussi font leurs vérifications et finalement, au bout de 24 heures, ils me donnent un permis pour sortir du pays avec l’argent.  Eux aussi m’ont prévenu.  Faites extrêmement attention, vous risquez gros. »

- «  Avec tout ça, tu n’as pas commencé à te méfier un peu ? »

- « À ce moment là, Gilles, je n’écoutais plus personne.  Tu comprends, j’avais des étincelles dans les yeux.  J’étais mal pris et je voulais mon 8 millions.  En plus de ça, j’étais stressé.  Le temps passait et je ne voulais pas rater mon avion.  Fallait faire vite.  Alors, j’ai mis le cash dans ma serviette, comme demandé, avec tous les papiers.  Je me suis rendu à l’aéroport avec ma femme.  Une fois à La Haye, je suis allé directement à l’Hôtel des Indes.  C’est un bel hôtel et il y avait une suite réservée à mon nom.  Ça ne faisait pas une heure que j’étais arrivé que mon Mohamed m’appelle.  Monsieur X, voici ce que nous allons faireSoyez sur le trottoir devant l’hôtel demain matin à 10 heures précises avec votre mallette, l’argent et tous les documents.  N’oubliez surtout pas votre passeport et vos papiers d’identité.  Vous grimperez en voiture avec nous et nous irons à nos bureaux ensemble. »

 

Une grosse Mercedes s’arrête

- « J’ai hâte d’entendre la suite. »

- « Je fais ce qu’on me demande.  Le lendemain matin, je suis là avec ma serviette sur le trottoir, devant l’hôtel.  À 10 heures pile, une grosse Mercedes s’arrête.  Écoute bien ce qui va suivre parce que c’est réglé comme une horloge. » 

- « Je te suis. » 

- «  Mon Arabe est assis à l’arrière et de la Mercedes et ouvre la portière de mon côté.  Bonjour monsieur X qu’il me dit.  Avez-vous tout sur vous ? Avez-vous tous les documents requis pour la transaction ? » 

- « Oui. »

- « L’argent aussi ? »

- « Oui. » 

- « Puis-je vérifier ?  Je dois m’assurer que tout est là pour ne pas faire perdre de temps à personne.  Alors, j’ouvre ma serviette et je me penche pour qu’il examine ce qu’il y a dedans.  Je tiens ma serviette comme ça, sur mon bras droit, et de l’autre, je la tiens ouverte.  Mon Arabe fouille dans les papiers, regarde l’argent et fait comme si ce n’était pas important.  Il prend une des descriptions de condos et se met à lire en parlant tout haut.  Ah, la superficie est là en mètres carrés.  Très bien.  Le prix est là.  Très bien.  La description technique.  Comptoirs en marbre…  Et il continue de lire, ligne après ligne. » 

- « Tu es toujours debout à côté de l’auto ? »

- «  Toujours là sur le trottoir, penché, avec ma serviette ouverte au bout de mes bras pendant que Mohamed continue de passer ses commentaires.  Au bout de deux minutes, je commence à fatiguer.  C’est ça qu’il attendait.  Ah, monsieur X, qu’il me dit.  Excusez-moi.  Je suis si impoli.  Venez vous asseoir à côté de moi, ce sera beaucoup plus confortable.  Venez !’ À ce moment, d’une façon tout à fait naturelle, comme s’il tenait à me soulager de mon fardeau, il prend ma serviette et la met sur ses genoux. 

- « Continue… » 

- «  Là, je me redresse et je m’aperçois que pendant que j’étais penché, le chauffeur avait ouvert l’autre porte arrière.  Il se tenait à côté, bien droit, et me regardait d’un air de dire : ‘Allez monsieur, qu’est-ce que vous attendez ?  Nous sommes pressés.  Dépêchez-vous ! » 

- « Alors ? » 

- « Alors, je ne me suis pas méfié.  Je passe  derrière l’auto pour aller m’asseoir à côté de Momamed.  Pendant ce temps-là, le chauffeur s’installe à toute vitesse derrière le volant, embraye et pèse sur l’accélérateur.  Vroum !  L’auto part comme une flèche. » 

- « Hein ! »

 

En deux secondes et demie, tout était parti. 

- «  En deux secondes et demie, le temps que cela a pris pour passer derrière l’auto, tout était parti.  Mon argent, mes papiers, mon portefeuille, mes cartes de crédit, mon passeport, tout ! » 

- « Pas croyable ! »

- « J’étais tellement surpris que je suis resté là cinq secondes sans rien faire, la bouche ouverte.  Puis là, j’ai commencé à courir après l’auto.  Je me mets à crier ‘Aye, AYE, AYE, ATTENDEZ-MOI, ATTENDEZ-MOI’.  J’ai couru une centaine de pieds mais évidemment, l’auto était déjà disparue. »

- «  Merde ! » 

- «  Je n’ai pas réalisé tout de suite qu’on venait de me voler.  Un gars honnête, ça pense comme un gars honnête.  Je me suis dit : Peut-être que le chauffeur était distrait et qu’il est parti en pensant que j’étais déjà assis.  Ils vont faire le tour du bloc et revenir me chercher.  Alors, je suis revenu devant l’hôtel et j’ai attendu.  Je surveillais la circulation et j’attendais.  Au bout de 15 minutes, il a bien fallu que je me rende à l’évidence.  Ils m’avaient volé, les @&?%$# de bandits. »

- « Des @&?%$# d’escrocs, en effet. » 

- «  Alors, je suis retourné à ma chambre et j’ai tout expliqué à ma femme.  Tu peux imaginer la scène.  Les pleurs, les cris, les reproches.  Tu aurais dû, tu aurais dû te méfier, tu aurais dû faire plus attention, etc.  Alors, j’ai appelé la police.  Comme je ne parle pas anglais, cela leur a pris une bonne vingtaine de minutes avant de trouver quelqu’un qui me comprenne.  Une demi-heure après, deux policiers sont venus me rencontrer. » 

- «  Qu’est-ce qu’ils ont fait ? » 

- « Ils ont pris ma déposition puis ils m’ont dit : Écoutez, monsieur.  Nous allons enregistrer votre plainte, mais nous ne pouvons rien faire de plus.  C’est un dossier qui relève d’Interpol.  Vous devriez aller les rencontrer. » 

- « Interpol ? » 

- « Heureusement, ma femme avait un peu d’argent et sa carte de crédit.  Alors, on a pris un taxi et on s’est rendus aux bureaux d’Interpol. » 

Une arnaque très bien organisée 

- « Là, je rencontre un agent.  Je raconte mon histoire encore une fois. Ah, monsieur, qu’il me dit.   Vous n’êtes pas le seul.  Regardez.  Vous voyez la pile de dossiers là-bas ?  Et il me montre une table dans son bureau.  Sur la table, je ne te mens pas, il y avait des piles et des piles de chemises, haut comme ça !  Tout ça, ce sont des dossiers semblables au vôtre. »

- «  Hein ? » 

- « Vous avez eu affaire à une bande très bien organisée.  Quand ils ciblent quelqu’un, ils connaissent tout sur lui : ses forces, ses faiblesses, ce qui lui reste à vendre, l’importance de son compte de banque, etc.  Ils demandent toujours de l’argent comptant avant de supposément remettre un chèque.  Et ils trouvent toujours un bon moyen pour s’emparer de l’argent.  C’est leur spécialité. » 

- «  Quelle belle bande d’arnaqueurs. »

- « Ils ont déjà été actifs à Londres et à Genève.  Aujourd’hui, ils sont basés à La Haye et on enregistre deux ou trois nouvelles plaintes de ce genre par semaine.  Mais considérez-vous chanceux.  Vous n’avez perdu que 400 000 $.  Certains promoteurs ont perdu bien plus que cela.  Si je vous donnais des noms, vous seriez surpris. Des gros noms.  Il  y a des gens très connus qui se sont fait prendre eux aussi.  Pour de gros montants ! » 

- « Eh bien, tu n’étais pas tout seul.  Qu’est-ce que tu as fait par la suite ? » 

- « Écoute.  Je n’ai plus d’argent, plus de passeport, plus de cartes de crédit, plus aucun moyen de m’identifier.  Alors, je suis allé à l’ambassade canadienne pour tout leur expliquer.  Impossible d’avoir un nouveau passeport avant 15 jours et l’hôtel était payé pour une nuit seulement, malgré ce que m’avait dit l’Arabe.  C’est l’ambassade du Canada m’a avancé l’argent pour payer l’hôtel et de quoi vivre pendant 15 jours, la marge de la carte de ma femme n’était pas suffisante. » 

- «  Ce n’est pas ce qu’on appelle de vraies vacances payées. » 

- « C’est une aventure qui m’a coûté plus d’un million.  En plus du 400 000 $ en cash, ils ont loadé mes cartes de crédit au maximum.  J’ai des grosses marges parce que je m’en sers pour payer mes matériaux.  La banque refuse de me compenser, sous prétexte que je ne les ai pas prévenus assez vite.  Mais comment tu fais pour annuler tes cartes quand tu n’es pas chez vous et que tu ne sais pas quel numéro appeler ?  En plus, je me suis fait saisir mon projet de condos.  Je n’avais plus d’argent pour payer les taxes et l’hypothèque. » 

- « Quelle aventure, quelle aventure ! »  

À ce moment, une pensée assez inconvenante, j’en conviens, me traverse l’esprit : est-ce que tout cela est bien vrai ?  Est-ce que, par hasard, Robert aurait inventé cette histoire pour m’inciter à tracer une croix sur une misérable petite facture de quelques milliers de dollars ?  Mais, comme s’il lisait en moi, il répond à ma question. 

- « Je te raconte tout ça, Gilles, pour que tu saches pourquoi je ne t’ai pas encore payé.  Mais je vais le faire.  Ça va prendre un peu de temps mais je te garantis que je vais le faire.  Je repars à neuf.  Tout le monde m’aide.  J’ai acheté un petit terrain et j’ai commencé à construire un 8-plex avec de l’argent qu’on m’a prêté. »

 

Il prend une grande respiration. 

- « Obligé de tout recommencer.  À mon âge… » 

Et là, je vois de grosses larmes jaillir de ses yeux.

 

En conclusion 

Robert a repris le collier.  Est redevenu un constructeur prospère.  Et a réglé sa facture.  Jusqu’au dernier sou.  Chaque mois, j’ai reçu un petit montant.  Tout a été acquitté.  Jusqu’au dernier sou.  Robert est peut-être naïf, mais il n’a qu’une parole.  Et c’est tout à son honneur.  

Mais peut-on vraiment parler de naïveté quand des promoteurs mondialement connus, si l’on se fie à ce que dit Interpol, sont eux aussi, tombés dans le piège de ces malfrats ?  Leur stratagème est si bien conçu, si bien rodé qu’on ne voit vraiment rien venir.  Ce sont des spécialistes de la manipulation des sentiments, des experts dans l’art de mettre de la pression verbale, des couleuvres quand il s’agit d’éluder les questions, des virtuoses pour mettre le grappin sur l’argent des autres. 

Quelqu’un de bien informé m’a dit qu’un évènement semblable était arrivé à un gros promoteur de Montréal.  Tu ne sauras jamais son nom m’a affirmé mon interlocuteur.  Tu peux être sûr qu’il ne s’en vante pas. 

Au moment où j’écris ces lignes, j’entends encore des rumeurs au sujet de propositions d’investissement faramineuses, censées rendre millionnaires les gogos qui ajouteront foi aux dires d’aigrefins professionnels.  S’il y a une leçon à tirer du tour de passe-passe que je viens de décrire, c’est que les filous ne manquent pas d’imagination pour mettre au point des fraudes bien ficelées pour vous soutirer les dollars que vous avez durement gagné, gagné à la sueur de votre front. 

Alors, méfiez-vous.  Quand on vous propose une affaire mirobolante, dites-vous bien que : si une chose est trop belle pour être vraie, c’est généralement le cas !

 


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